Histoires de pouvoir

7 mai 2012

Témoignages

– Pierre Boquié –

Il y a quelques années, je regardais à la télévision le porte-parole d’un gouvernement égrainer la liste des ministres nouvellement nommés, lorsqu’un nom a retenu mon attention. Mon esprit a opéré un flash-back de près de quarante ans en arrière et je me suis rué sur internet pour aller vérifier : au bout de quelques minutes et quelques sites consultés, plus aucun doute possible.
Retour au milieu des années soixante. Je suis en CM2. C’est l’heure de la récréation. Mes deux copains et moi sommes restés en classe, lancés dans une importante discussion qui nous a dissuadé d’aller se joindre au joyeux défoulement de nos camarades que nous observons dans la cour depuis la fenêtre du deuxième étage.
C’est l’une de ces scènes qui restent gravées dans votre mémoire sans que vous ne sachiez bien pourquoi, jusqu’à ce qu’un événement ultérieur vienne s’en faire l’écho.
D’où et comment est partie notre conversation, je l’ai oublié. Je me rappelle simplement avoir formulé, à un moment donné, une question qui était en rapport avec l’autorité : doit-on lui obéir même lorsqu’on voit bien qu’elle se trompe ?
Au sein de notre trio « d’amis pour la vie » – qui devait se disperser définitivement l’année suivante – nous étions essentiellement deux à débattre, notre troisième camarade observant souvent une réserve prudente, voire énigmatique, avec le sourire en coin qui allait avec.
C’est pourtant lui qui, à ma question, sortit brusquement de son silence pour faire cette déclaration qui mit fin à un débat qui menaçait de s’éterniser : « Moi, quand je serai grand, je serai ministre, comme ça c’est moi qui déciderait. »
Sur le moment je fus tellement troublé par ce raccourci saisissant de la pensée que je restais silencieux. Il n’y avait rien à répondre, à part se moquer, mais une sorte d’intuition m’en dissuada. Et quarante ans plus tard, je compris pourquoi : mon ancien camarade venait d’être nommé ministre.

« Passage N° 2 » par Alain Margotton – 2007

Je me suis toujours interrogé sur la notion de pouvoir et continue à le faire alors même que j’écris ces quelques lignes. Il est partout et pourtant insaisissable. Il semble fuir au-devant de celui qui atteint une position dominante, alors que dans le même temps, par un curieux effet d’équilibre, il apparaît souvent à ceux sur qui il s’exerce comme une force oppressante.
En fait, je crois que de véritable pouvoir, il n’y en a qu’un en ce monde et personne ne peut s’y substituer. C’est celui de cette force créatrice que d’aucuns appelleront Dieu. Peu importe le nom qu’on lui prête, d’ailleurs. Un fait demeure : ce pouvoir là nous échappe et comme il les englobe tous en définitive, détenir ses erzats un moment ne nous en rend pas pour autant propriétaire. Nous devons donc les manipuler avec grande humilité et infinie précaution.
On ne peut pas s’approprier le pouvoir. Il ne peut au mieux qu’être partagé. Partagé, par exemple, entre quelqu’un qui ferait autorité dans son domaine et des personnes qui lui en reconnaîtraient la légitimité.
Pris sous cet angle, le pouvoir (peut-on encore le nommer ainsi ?) devient une merveilleuse danse, alternant entre élan et retenue. Pris sous cet angle, le pouvoir est à la fois expression et écoute. Il est à la fois réflexion murie et décision claire. Il est exercé avec légèreté et pourtant avance d’un pas rapide. Il ne s’enracine jamais alors même qu’il est bien ancré dans la réalité qui l’entoure. Le souci qu’il a de ne jamais dévier de sa route l’amène à la rencontre de tous.
Je suis très heureux de m’être tu ce jour-là, il y a bien des années, durant cet interclasse. Cela m’a permis de poursuivre silencieusement ma réflexion sur le pouvoir, plutôt que d’avoir ambitionné de le prendre. Mais surtout, je me suis autorisé ainsi à laisser un espace en moi pour accueillir un jour, dans ma vie, une autorité dont je n’aurai pas à craindre le pouvoir.
Cette autorité m’apporte une aide précieuse pour mieux comprendre ce qui est en mon pouvoir et ce qui ne l’est pas. Ses conseils me permettent de troquer peu à peu mes rêves illusoires de puissance ou de domination pour ce qui m’appartient légitimement et me comble, lorsque j’accepte de m’abandonner en son pouvoir : la paix immaculée qui réside dans mon cœur.
La vie est bien faite et nous l’avons oublié. Qui peut faire plus grande œuvre de salubrité publique que ceux qui viennent nous rappeler ce qui nous permettra peut-être un jour de régler tous les problèmes qui découlent de cette amnésie collective ?
Récemment, à Sao Paulo au Brésil, Prem Rawat introduisait sa conférence ainsi : « Aujourd’hui, lorsque nous observons la situation du monde, il est très facile de le montrer du doigt et de dire “Oh mon Dieu ! Regardez ce qui se passe !” Mais ce que nous oublions parfois c’est que nous sommes nous aussi une partie de ce problème. Et le montrer du doigt n’y changera rien. »
Un peu plus tard il devait poursuivre : « Les problèmes du monde ? Qu’il n’y ait pas la paix ? C’est le résultat de ce que qui se passe à l’intérieur des gens. L’agitation ici crée l’agitation là-bas. Et lorsque la paix est reconnue, qu’elle est trouvée, que la clarté est adorée, la paix embrassée, notre vie est comblée. Alors seulement chaque chose trouve sa place. »

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