Chant de l’âme et du cœur

17 janvier 2015

Textes choisis

Village des hommes– Khalil Gibran –

DANS LA CITÉ DES MORTS

Hier, j’ai fui le tumulte de la ville et suis allé marcher dans les champs silencieux. J’ai atteint une colline élevée où abondaient généreusement les dons de la nature. J’ai monté la colline et j’ai regardé en arrière vers la ville. Et là, la ville m’est apparue, avec toutes ses tours et tous ses temples, sous un nuage de fumée noire et épaisse qui montait des forges et des usines.

Alors que je m’asseyais pour contempler de loin les œuvres de l’homme, la plupart d’entre elles me sont apparues vaines et futiles. Puis j’ai détourné mon esprit de tout ce que les fils d’Adam avaient bâti, et j’ai regardé les champs avec enthousiasme, siège de la grande gloire de Dieu.
Et dans la brume j’ai aperçu un cimetière empli de pierres tombales en beau marbre et de cyprès. Là, entre la cité des vivants et la cité des morts, je me suis assis, et j’ai médité sur la lutte infinie et l’agitation incessante de la vie, le silence alentour et l’impressionnante dignité de la mort. D’un côté je voyais l’espoir et le désespoir, l’amour et la haine, la richesse et la pauvreté, la foi et l’incroyance ; et de l’autre, la poussière dans la poussière que la nature entremêle, façonnant avec elle un univers de verdure et de choses qui croissent et prospèrent dans l’insondable silence de la nuit.
Tandis que j’étais perdu dans mes réflexions, une immense foule, marchant lentement, apparut devant moi, et j’entendis une musique qui remplissait l’air de mélodies lugubres. Devant mes yeux passa une procession des grands et des humbles représentants de l’humanité, marchant ensemble en cortège aux funérailles d’un homme qui avait été riche et puissant. Le mort suivi par les vivants. Et tout ce monde pleurait et criait fort, remplissant le jour de leurs pleurs et de leurs lamentations, jusqu’au lieu de sépulture.
Alors les prêtres récitèrent des prières et agitèrent leurs encensoirs, et les joueurs de flûtes jouèrent mélancoliquement de leurs instruments. Les orateurs s’avancèrent pour prononcer leurs sentencieux discours thuriféraires, et les poètes venaient pleurer le disparu en vers ciselés, jusqu’à ce que la cérémonie ennuyeuse touche à sa fin.
Alors la foule se dispersa, révélant une fière pierre tombale sur laquelle les tailleurs avaient rivalisé, d’innombrables couronnes de fleurs et des guirlandes tissées par des doigts habiles et lestes. Puis le cortège repartit vers la ville, tandis que j’observais au loin, en méditant.

À présent le soleil plongeait à l’ouest et les ombres des rochers et des arbres commençaient à s’allonger et abandonner leur habit de lumière. À ce moment-là je vis deux hommes portant sur leurs épaules un cercueil de bois ordinaire. Et derrière eux une femme en guenilles, un nourrisson à son sein, et à ses pieds un chien qui regardait tantôt la femme, tantôt l’écrin de bois.
Il n’y avait que ceux-là, dans le cortège aux funérailles d’un homme qui avait été pauvre et humble : la femme dont les larmes silencieuses exprimaient le chagrin, un bébé criant parce que sa mère pleurait, et une bête fidèle qui les accompagnait de sa douleur muette.
Quand ils atteignirent le lieu de sépulture, ils descendirent le cercueil dans une fosse dans un recoin du cimetière bien à l’écart des tombes de marbre altier.
Puis ils repartirent plongés dans le silence et l’affliction, et les yeux du chien regardaient souvent la dernière demeure de son maître et ami, jusqu’a ce qu’ils aient disparu derrière les arbres.

Alors j’ai baissé les yeux vers la cité des vivants, en me disant : « Ici, c’est pour les hommes riches et puissants. »
Puis j’ai regardé la cité des morts, en me disant : « Et ici aussi c’est pour les hommes riches et puissants. »
Alors je me suis écrié : « Où donc est la demeure éternelle de ceux qui sont faibles et pauvres, Ô Seigneur ? »
Tels furent mes mots, et j’ai scruté les cieux ennuagés, qu’irradiaient les rayons dorés du soleil glorieux.
Et j’ai entendu une voix en moi qui me disait : « C’est ici ! »

D’après une photo de Lieven Soete

D’après une photo de Lieven Soete

Chants de l’âme et du cœur, Khalil Gibran. – Éditions La Part Commune, 2005.

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