L’inextinguible joie

6 février 2021

Textes choisis

– Rosa Luxemburg (1871-1919] –

Je suis étendue dans une cellule obscure, sur un matelas dur comme pierre. Autour de moi, dans la maison règne un silence de mort, c’est à croire que je suis au tombeau. Le reflet de la lanterne qui brûle toute la nuit devant la prison, miroite au plafond. De temps en temps on entend tout au loin passer un train, ou bien tout près, sous la fenêtre, la sentinelle tousser et faire quelques pas lents et lourds pour se dégourdir les jambes.

Le sable craque si désespérément sous ses bottes qu’il semble que s’exhale ainsi dans la nuit sombre et humide tout ce qu’il y a de désolé dans l’existence, tout ce qui est sans issue. Je suis étendue là toute seule, enroulée dans les plis sombres de la nuit, de l’ennui, de la captivité, et cependant mon cœur bat d’une incompréhensible joie intérieure, d’une joie nouvelle pour moi, comme si je marchais sur une prairie fleurie par un soleil radieux. Et je souris à la vie dans l’ombre de mon cachot, comme si je possédais un secret magique, par lequel tout ce qu’il y a de méchant et de triste se transformerait en clarté et en bonheur. Je cherche en vain une raison à pareille joie, mais je ne trouve rien et ne peut que rester dans l’étonnement. Je crois que le secret n’est rien d’autre que la vie même ; l’obscurité profonde de la nuit est belle et douce comme du velours, si on sait la bien regarder. Et dans le craquement du sable humide, sous les pas lents et lourds de la sentinelle, la vie chante pour qui sait l’entendre.

À de pareils moments, je pense à vous et voudrais tant vous passer cette clef enchantée, afin que vous puissiez dans toutes les situations sentir ce qu’il y a de beau et de joyeux dans la vie, afin que vous aussi viviez dans l’enchantement et marchiez dans la vie comme sur une prairie diaprée. Loin de moi l’idée de vous offrir des joies imaginaires et de prêcher l’ascétisme. Je vous souhaite des joies réelles et sensibles. Je voudrais seulement vous communiquer aussi mon inépuisable joie intérieure, afin que je sois tranquille à votre sujet, et que vous puissiez traverser la vie enveloppée d’un manteau brodé d’étoiles, qui vous protège de tout ce qu’il y a de mesquin, de trivial, d’angoissant dans l’existence.

Extrait de Lettres de ma prison – Breslau, décembre 1917

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